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19 mai 2026

Le regard du Dr Christelle Peybernard (Camerup)

Psychiatre addictologue et cheffe de service du CSAPA L’ESPACE à Arpajon, le Dr Christelle Peybernard est engagée depuis plus de vingt ans dans l’accompagnement des personnes confrontées aux addictions. Conseillère scientifique pour la CAMERUP, le Dr Peybernard œuvre à faire le lien entre savoirs cliniques, expériences de terrain et dynamiques d’entraide. Autrice de l’ouvrage « Mieux se protéger de la dépendance à l’alcool » (Dunod), le Dr Peybernard s’attache à rendre accessibles des connaissances essentielles au plus grand nombre. Son approche, à la fois médicale, humaine et pédagogique, accorde une place centrale aux proches et aux parcours de rétablissement. À travers ses prises de parole, le Dr Peybernard défend une vision globale de l’addictologie, fondée sur la compréhension, la prévention et la déstigmatisation.

1\. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ? Ainsi que votre organisation ?

Je suis psychiatre addictologue, cheffe de service d’un Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA), et autrice de l’ouvrage « Mieux se protéger de la dépendance à l’alcool » (Dunod). J’interviens également en tant que conseillère scientifique de la CAMERUP.

La CAMERUP (1) est une coordination qui rassemble des mouvements d’entraide historiquement engagés auprès des personnes confrontées à des difficultés avec l’alcool, ainsi que de leurs proches.

Elle fédère cinq grands mouvements historiques d’entraide en alcoologie en France : Fédération Entraid’Addict, Fédération Nationale Joie et Santé dite Alcool Écoute Joie et Santé, Fédération Nationale des Amis de la Santé, La Société française de la Croix Bleue et Addictions Alcool Vie Libre, qui partagent une même vocation : accompagner les personnes concernées et leur entourage en s’appuyant sur le soutien entre pairs. Si leur ancrage est historiquement centré sur l’alcool, ces associations accompagnent aujourd’hui des personnes confrontées à l’ensemble des conduites addictives, qu’elles soient liées à des substances ou à des comportements.

Elle a pour vocation de coordonner ces associations de terrain afin de mutualiser les expériences, renforcer les actions d’accompagnement et porter une parole commune dans le champ de l’addictologie.

Elle s’inscrit dans une logique de complémentarité avec le soin, en soutenant les parcours de rétablissement et en favorisant des espaces d’entraide, essentiels mais encore trop souvent sous-estimés. À ce titre, elle occupe une place singulière dans le paysage français, en articulant les savoirs expérientiels issus du terrain avec les connaissances scientifiques en addictologie. Cette approche est aujourd’hui reconnue comme essentielle par les acteurs de l’addictologie (2), qui soulignent la nécessité de mobiliser des ressources plurielles dans les parcours de rétablissement.

2\. Quelle est aujourd’hui votre vision du rôle d’un mouvement comme le vôtre face aux enjeux liés à l’alcoolisme ?

Une association comme la CAMERUP occupe une place centrale : celle du lien. Lien entre les personnes concernées, les proches, les bénévoles, les professionnels et les institutions. Là où le système de soin peut parfois apparaître fragmenté, ces mouvements offrent une continuité, une présence et une forme d’humanité indispensables.

Ils rappellent que le rétablissement ne se réduit pas à une prise en charge médicale : il s’inscrit dans une trajectoire de vie, impliquant une reconstruction sociale, relationnelle et identitaire. L’entraide permet ainsi une présence dans le temps, accessible et non stigmatisante, là où les dispositifs sanitaires interviennent souvent de manière plus ponctuelle.

Leur rôle est également de rendre visibles les réalités du terrain et de contribuer à orienter les politiques de santé publique. Les acteurs de l’addictologie (3) insistent aujourd’hui sur l’importance d’approches intégrées, combinant soins, accompagnement psychosocial et soutien par les pairs. La CAMERUP s’inscrit pleinement dans cette dynamique en facilitant les passerelles entre ces différents niveaux d’intervention.

3\. Sur le terrain, quelles sont aujourd’hui les réalités que vous observez le plus souvent chez les personnes concernées ?

Les réalités sont marquées par une grande hétérogénéité des profils, mais aussi par des constantes : un repérage souvent tardif, une banalisation initiale des consommations et une progression insidieuse vers la perte de contrôle. Les données disponibles dans le champ de l’addictologie (4) montrent que les troubles liés à l’usage d’alcool concernent des personnes de tous âges et de tous milieux, avec une forte proportion de situations longtemps imperceptibles.

Beaucoup ne correspondent pas à l’image caricaturale de “l’alcoolique” : elles travaillent, ont une vie sociale, mais vivent une souffrance silencieuse. Les associations membres de la CAMERUP accueillent ainsi des personnes engagées dans une démarche d’arrêt, d’autres encore ambivalentes, ainsi que leurs proches, eux aussi profondément impactés.

Ce qui traverse l’ensemble de ces parcours, c’est la difficulté à rompre l’isolement et à franchir le premier pas vers une demande d’aide.

4\. L’alcoolisme reste un sujet sensible et souvent tabou. Pourquoi est-il encore si difficile d’en parler aujourd’hui ?

La difficulté tient en grande partie à la normalisation sociale de l’alcool, qui coexiste avec ses effets délétères. Cette tension rend plus complexe l’identification du problème, tant pour les personnes concernées que pour leur entourage, et entretient une forme de déni collectif.

À cela s’ajoute une vision encore très morale de l’alcoolisme, qui empêche de le reconnaître pleinement comme une maladie. Le projet JeSuisAlcoolique.org le rappelle avec force : il ne s’agit ni d’un vice ni d’un manque de volonté, mais d’un trouble complexe, progressif, marqué par la perte de contrôle. (5)

Les travaux en addictologie (6) mettent en évidence ce décalage persistant entre les représentations sociales et la réalité clinique des troubles liés à l’usage d’alcool. Tant que l’alcool restera perçu principalement comme un produit culturel plutôt que comme un facteur de risque sanitaire majeur, la parole restera entravée par la honte.

5\. Qu’est-ce qui, dans l’approche du projet JeSuisAlcoolique.org, a particulièrement retenu votre attention ?

Ce projet m’a particulièrement intéressée par sa nature hybride, à la fois artistique, clinique et scientifique. Il s’appuie sur un témoignage authentique, mis en scène dans une forme théâtrale, tout en intégrant une réflexion sur la déstigmatisation. Cette articulation est à la fois rare et précieuse.

Le choix du titre, “Je suis alcoolique”, constitue en lui-même un acte fort : il transforme une étiquette souvent subie en une parole assumée, presque en levier de transformation. En assumant cette frontalité, le projet contribue à déplacer les représentations et à rendre possible une parole plus directe sur l’alcoolisme.

Il crée également des espaces de rencontre et de dialogue, tout en orientant concrètement vers des ressources, notamment les associations d’entraide. Cette approche rejoint les stratégies de prévention et de déstigmatisation, qui encouragent des formats innovants pour toucher des publics parfois éloignés des dispositifs classiques.

6\. Selon vous, quel rôle peuvent jouer les artistes et les œuvres culturelles pour aider à libérer la parole sur des sujets aussi sensibles ?

Les œuvres culturelles permettent de contourner les résistances. Là où le discours médical peut parfois être perçu comme normatif ou distant, l’art touche autrement : par l’émotion, par l’identification.

Ces approches constituent aujourd’hui un levier reconnu dans les politiques de prévention, car elles permettent d’atteindre des dimensions subjectives et émotionnelles qui échappent aux discours strictement informatifs. Le théâtre, notamment, devient un espace où se rejoue l’expérience de la dépendance dans toute sa complexité, intime, familiale, sociale.

Cette médiation artistique ouvre un espace de reconnaissance et, souvent, un premier mouvement vers la parole. Elle agit comme un déclencheur, parfois décisif. Des acteurs de l’addictologie (7) soulignent d’ailleurs l’intérêt de ces approches pour favoriser l’identification et réduire les résistances.

Dans le champ de l’alcool, elles participent ainsi à une reconfiguration du regard, en rendant visibles des expériences longtemps tues.

7\. Quel message souhaiteriez-vous adresser aux personnes en difficulté avec l’alcool, ainsi qu’à leurs proches ?

Les troubles liés à l’usage d’alcool s’inscrivent dans des trajectoires évolutives, à condition d’être accompagnées. Les recommandations actuelles insistent sur l’importance d’un accès précoce à des ressources diversifiées : soins spécialisés, accompagnement psychosocial, groupes d’entraide.

Aux personnes concernées, je dirais que l’isolement est l’un des principaux pièges de la maladie. Il existe des lieux, des groupes, des personnes capables de comprendre sans juger. Les mouvements d’entraide, notamment ceux réunis au sein de la CAMERUP, sont précisément là pour cela : accueillir, écouter, accompagner, sans condition.

Aux proches, je dirais que leur souffrance est légitime et qu’elle doit, elle aussi, être entendue. L’addiction est une maladie systémique : elle affecte toujours un entourage. Se faire aider, c’est aussi se protéger, et parfois permettre à l’autre d’initier, à son rythme, une démarche de changement.

(1) www.camerup.fr

(2) Addict'Aide, FFA, SFAA, RESPADD

(3) Recommandations de la Société Française d'Alcoologie.

(4) Données relayées par Addict'Aide.

(5) www.JeSuisAlcoolique.org

(6) Travaux de la Société Française d'Alcoologie

(7) Addict'Aide.