21 avril 2026
Le regard scientifique du Pr Anne-Lise Pitel (NeuroPrésage)
comprendre et déstigmatiser l’alcoolisme par la recherche et la culture
Professeure en neuropsychologie à l’Université de Caen Normandie au coeur du laboratoire Neuroprésage (Inserm), Anne-Lise Pitel est spécialisée dans l’étude des troubles cognitifs liés à l’alcool et, plus largement, des mécanismes cérébraux impliqués dans les addictions. Ses travaux, à la croisée des neurosciences, de la psychologie et de l’imagerie cérébrale, visent à mieux comprendre les trajectoires des patients et à identifier des marqueurs utiles au diagnostic et au pronostic. Engagée dans une approche intégrative et participative de la recherche, elle s’intéresse particulièrement aux liens entre science, société et expériences vécues. Dans le cadre du projet JeSuisAlcoolique.org, Anne-Lise Pitel soutient le dispositif STIGMA, qui explore l’impact des approches artistiques et culturelles sur la déstigmatisation de l’alcoolisme.
1\. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Ainsi que le laboratoire Neuroprésage et vos axes de recherche ?
Je m’appelle Anne-Lise PITEL, je suis psychologue de formation et actuellement professeure de neuropsychologie à l’université de Caen Normandie. J’ai fait mes études à l’université de Caen, puis je suis partie en Californie réaliser un post-doctorat. À mon retour en Normandie, en 2011, j’ai commencé à mettre en place une équipe de recherche sur la thématique du trouble de l’usage d’alcool (anciennement appelé alcoolisme ou alcoolo-dépendance).
Nous utilisions initialement principalement des outils neuropsychologiques et de neuroimagerie. Mais grâce à l’intégration de nouveaux chercheurs au fil des années, nous avons peu à peu réussi à proposer des recherches ayant une approche intégrative de la problématique alcoolique. Globalement, nos travaux visent à mieux comprendre les mécanismes cérébraux du trouble de l’usage d’alcool et leurs trajectoires, afin d’identifier des marqueurs utiles au diagnostic et au pronostic.
Notre groupe de recherche correspond à un des trois axes de recherche du laboratoire Inserm Neuroprésage, qui a pour objectif général l’étude des mécanismes physiopathologiques à l’origine des troubles cérébraux.
2\. En quoi les troubles cognitifs liés à l’alcool constituent-ils aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique ?
Le trouble de l’usage d’alcool est fréquemment associé à des troubles cognitifs tels que des difficultés de mémoire, d’attention et/ou de prise de décision. Ces troubles, réversibles avec l’arrêt des consommations d’alcool, sont observés chez des personnes récemment abstinentes, au moment même où elles vont devoir utiliser leurs capacités cognitives pour bénéficier de la prise en charge addictologique et reprendre le contrôle sur leurs consommations.
Malgré leur fréquence, ces troubles sont trop rarement détectés et les prises en charge ne sont pas toujours adaptées aux capacités cognitives des patients. Nous sommes donc face à un cercle vicieux dans lequel les consommations chroniques et excessives sont associées à des troubles cognitifs qui rendent la personne de moins en moins capable de changer son comportement.
3\. Le projet JeSuisAlcoolique.org repose sur une approche globale, articulée autour d’un spectacle, d’un livret de témoignages (« Elles boivent ») et d’un dispositif de recherche appelé STIGMA. Quel regard portez-vous sur cette approche croisée entre culture, témoignage et science ?
Malgré la prévalence des problématiques addictologiques, la recherche dans ce domaine reste peu visible, sans doute en lien avec la stigmatisation de cette population, même dans le milieu scientifique. Cette approche croisée me semble extrêmement originale pour au moins deux raisons.
Tout d’abord, elle est centrée sur une méthode de recherche participative, c’est-à-dire l’intégration de personnes concernées, ayant des connaissances expérientielles de l’addiction, dans la réflexion méthodologique sur le protocole de recherche et la valorisation des données.
De plus, il s’agit de partir d’un projet initialement culturel auquel vient s’ajouter un volet scientifique qui vise à en mesurer l’impact sur la société. Je n’ai jamais entendu parler d’un tel projet.
4\. Comment le projet STIGMA vient-il s’y intégrer concrètement en termes d’équipe, de moyens et de méthodologie ?
L’équipe est en cours de constitution et la réflexion méthodologique a débuté. Il s’agit d’identifier des personnes représentant les différents domaines concernés (le monde du spectacle vivant, des individus ayant des connaissances expérientielles de l’addiction, des chercheurs travaillant sur l’addiction), mais surtout des personnes ayant envie de travailler ensemble sur cette thématique.
C’est un projet très enthousiasmant, mais aussi assez risqué de par son originalité. Il va falloir que l’ensemble de ces personnes aux histoires, formations et cultures différentes arrive à travailler ensemble dans le respect des exigences scientifiques.
Nous avons pour objectif de réaliser des demandes de financement pour la partie recherche en 2027, quand nous serons tous satisfaits du projet. Il va falloir recruter du personnel pour faire avancer le projet au quotidien et analyser les données recueillies.
5\. Dans une perspective de déstigmatisation de l’alcoolisme, quels sont les éléments précis que vous cherchez à faire émerger ou à mesurer à travers le dispositif STIGMA ?
Nous souhaitons nous baser sur l’idée de base d’Hervé Langlois lors de la construction de son spectacle : le trouble de l’usage d’alcool est une maladie.
En tant que neuroscientifique, nous œuvrons à la considération de cette pathologie comme étant liée à un dysfonctionnement cérébral. Nous allons pouvoir mesurer à quel point il est possible de modifier, espérons-le de manière durable, la représentation qu’a la société de cette maladie, grâce à un programme culturel.
6\. Selon vous, en quoi des dispositifs artistiques comme le spectacle "Alcoolique" ou le livret de témoignages "Elles boivent" peuvent-ils, en complément de la recherche, influencer les représentations et contribuer à faire évoluer le regard porté sur l’alcoolisme ?
Les résultats de la recherche ne sont que peu accessibles à la société, et je dirais même aux professionnels qui accompagnent les personnes souffrant d’addiction. Il faut donc trouver d’autres médias et la culture en est peut-être un.
La société (incluant les soignants) a tendance à déshumaniser les personnes présentant une addiction, et ces personnes ont tendance à se déshumaniser elles-mêmes. Il y a donc beaucoup de travail.
Utiliser les émotions, l’identification, la projection et l’humanisation grâce à un spectacle vivant est une manière innovante d’essayer de faire bouger les lignes. Il s’agit d’ouvrir un dialogue et de lancer une réflexion collective sur nos propres idées reçues afin d’en saisir les enjeux.
7\. Quels enseignements espérez-vous tirer de cette recherche, et comment pourraient-ils faire évoluer les approches de prévention, de sensibilisation ou d’accompagnement ?
Cette thématique de recherche est issue du terrain, des personnes concernées, et c’est ce qui la rend si pertinente. Dès le départ, le projet d’Hervé était de cibler des publics qui ne vont pas régulièrement au théâtre afin de changer le regard des personnes concernées sur elles-mêmes, mais aussi celui des soignants, des étudiants amenés à travailler avec ces personnes, et des accompagnants.
Cette recherche pourrait permettre de faire évoluer les pratiques en rendant visibles, concrètes et compréhensibles des réalités souvent stigmatisées. En incarnant les parcours de vie confrontés à l’addiction, le spectacle va aider à changer le regard et à réduire les jugements moraux.
Cette approche ouvre la voie à de nouvelles actions de prévention innovantes, contribue à rendre le soin accessible, facilite son adhésion et légitime le maintien du suivi dans une démarche plus humaine, moins stigmatisante et loin de la culpabilisation.
